PROLOGUE

- " Citron, les poireaux ont attaqué hier soir au Pied Levé. Toutes les endives ont bouilli. Les poireaux ont emporté tout le chargement d'engrais de Mélastone ! "

L'endive qui venait de parler s'écroula subitement. Ses feuilles s'écartèrent, révélant de nombreuses traces de bouilli. Elle était morte.Tel un funeste Marathon, elle n'avait trouvé que la force d'apporter la nouvelle de la défaite à laquelle elle avait assisté impuissante.

Aussitôt la déploration commença. Les endives s'effeuillaient, les champignons s'épluchaient. Le citron était abasourdi. Tous comptaient en effet sur l'engrais pour prospérer, rigoler, le partager, l'offrir , en un mot : se le farcir en compote. Là, c'était carrément la catastrophe. Seuls, les futurs mariés demeuraient imperturbables, perdus dans la contemplation l'un de l'autre.

" Hum, hum ! émit le citron qui sortait d'une crise de désespoir. Un peu de silence je vous prie. L'heure est grave ! Jamais nous n'arriverons à rien ! sans engrais, nous sommes voués à la perdition ! D'abord nous perdrons notre lustre, puis nous racornirons, enfin, nous flétrirons et ce sera la fin ! Pourquoi ai-je quitté mon citronnier ? je suis foutu, foutu !
- Mais non, lui dirent les endives. Y a qu'à buter tous les poireaux. C'est un cas de force majeure. Y'a qu'à leur envoyer les sauterelles.
- Avez-vous perdu la tête, répliqua le citron, comptez-vous pour l'offensive une arme réservée exclusivement à la dissuasion ?
- La dissuasion suppose la possibilité d'une attaque, répondirent les endives. Il faut rentrer dans le chou des poireaux ou nous perdrons tout crédit à Mélastone, à supposer que nous survivions.
- Il n'est pas question que j'engage ne serait-ce qu'un gramme de ma pulpe dans le lâcher de la moindre sauterelle qui, selon le vent, se rabattrait tout aussi bien sur nous, couina le citron.
- Eh bien nous irons leur casser la gueule nous-mêmes, rugirent les endives, furieuses, et le navet va venir avec nous.
- Jamais avant le mariage " prononça une voix ferme.

Tony et Sandy observaient la scène depuis un moment main dans la main. Quand Tony avait entendu son nom - la main de Sandy l'avait pressé plus fort - un cri était sorti de son coeur.
" Hum, et bien soit, dit le citron, visiblement pressé de ménager une solution qui le soulageait, terminons ce mariage et mettons-nous en route. Je viens avec vous.
- Hourra ! crièrent les endives . Voilà le citron qu'on a toujours connu ! "
Mais le citron les fit taire avec une autorité renouvelée.
" En ces circonstances pénibles, prononça-t-il d'une voix caverneuse, vous comprendrez qu'on vienne tout de suite aux faits . Sandy, veux-tu épouser le nav... ?
- Un instant ! cria une voix nasillarde. Ce mariage est blasphématoire ! le jour n'est pas venu où il se mariera avec ma fille celui qui l'a volée ! "

Et sur l'aire laissée libre par la foule pétrifiée s'avançait en boitant un concombre contrefait qui avait déjoué la surveillance du service d'ordre. Il vociférait dans un porte-voix et ce qu'il avait à dire était de nature à givrer n'importe quel citron.

Vers "Légumachie"