ENVERS ET CONTRE LES POIREAUX

Le soleil surprit l'expédition punitive des endives dans la rue Majorée. Trois éclaireurs armés de soufflettes à eau composaient l'avant-garde. Derrière, à distance raisonnable, suivait le gros de la botte : d'abord le citron et son escorte, pistolets à eau à la ceinture, puis les deux prisonniers et leurs gardes munis de pipettes. Les deux ailes étaient équipées de compresseurs d'eau dont la portée permettait de tirer par dessus les éclaireurs. Venait ensuite un petit bataillon charriant un extincteur énorme, clou de l'arsenal et clé de voûte de la stratégie offensive du citron.

Enfin, l'arrière-garde fermait la marche, tenant prêtes ses bombes à eau dont la trajectoire en cloche était toujours une surprise pour l'ennemi.

Le moral des troupes était bon et chacun marchait d'un bon pas. Ce qui s'était passé la veille, hé bien ! hum ! hum ! on marchait d'un bon pas. La fleur au fusil. Pour l'engrais. Le boulevard Beaucaire défilait rapidement. L'interminable façade vitrée du complexe Agror était parcourue d'un reflet martial. Les poireaux allaient s'en prendre plein la poire, grâce à cet extincteur qui commençait à peser.

" Bon jus, j'aime pas ça. T'es déjà venue, toi, ici ? demanda une endive lorsque le boulevard se rétrécit pour pénétrer dans un quartier résidentiel.

- Non, dit l'autre. Les éclaireurs doivent savoir ".

Le soleil tapait dur à présent, mais aucune activité n'était décelable derrière les façades des villas cossues dont le crépi achevait de tomber par plaques avec des petits grognements sinistres. Les endives commençaient à suer dru et il devenait difficile pour elles de ne pas s'asperger avec leurs armes. Bien entendu, pour le citron, cela aurait constitué une forte entorse à la discipline - mais c'était le point de vue de quelqu'un qui a une grosse peau.

le massacre

Tout à coup, on vit revenir un éclaireur qui agitait ses feuilles et vint conciliabuler avec le citron. Celui-ci s'écria : " Dépêchons-nous ! Ils les ont trouvés ! " et tout le monde se mit à courir. Oh ! l'horrible spectacle ! Au détour d'un léger virage, les corps perdus des vaillants convoyeurs d'engrais qui s'étaient lâchement faits assassiner et dépouiller au péril de leur vie ! Il y avait là au moins une dizaine d'endives qui avaient complètement bouilli et qui, maintenant, écrabouillées, séchées, formaient une seule croûte sur le macadam brûlant, unies à jamais dans le potahallager. Quelle arme avait donc pu commettre une telle atrocité ? Voilà qui dépassait l'imagination. Une chose était sûre : l'extincteur faisait figure de sarbacane contre une invention aussi diabolique.

" Gardez votre jus froid, dit le citron. Nous allons bientôt arriver au Pied levé et cela risque d'être pire ".

Mais dans les nervures, le jus n'était pas froid, il était glacé. Au bout du fusil, la fleur s'était fanée. L'éclaireur susurra :

" Dites, si ça ne vous ennuie pas, je vous prendrais bien un prisonnier pour continuer ? Nous approchons du quartier des poireaux et, euh ...

- Du cran, soldat ! rugit le citron. Nous n'y sommes pas encore, montrez que vous êtes une endive !

- Bien, mon citron ".

L'éclaireur fit crisser ses feuilles et tourna la racine sous le regard sévère d'un peu tout le monde. Il n'avait pas fait trente fanes qu'il sauta sur une mine. Il fut littéralement déchiqueté et ses projections criblèrent la colonne effarée. Aussitôt, chacun rompit le rang avec des glapissements de démence. " Non, j'veux pas y aller ! j'veux pas y aller ! " hurla quelqu'un.

Chacun appelle son camarade. Une bombe à eau vient éclater à quelques fanes de l'aile droite. Cà et là, des giclées partent sur d'invisibles agresseurs. Le citron voit toute sa vie défiler en une seconde. On cherche à fuir, on cherche à rester. On voudrait se cacher. Les injonctions contradictoires fusent de toutes parts. On en vient aux feuilles.

la fuite manquée de Sandy et Tony

" Vite, échappons-nous ! " glissa Tony et Sandy. Dans ce moment, leurs gardiens avaient fort à faire pour ne pas casser leurs pipettes. Tony tira discrètement Sandy sur le côté et tous deux se mirent à ramper mais ils se heurtèrent à une endive patibulaire jaillie du grabuge et qui les interpella avec un accent de supermarché en les menaçant de son compresseur : " C'est pas très gentil de nous fausser compagnie ".

Sandy eut une décharge d'acide citrique et Tony sentit ses radicelles se hérisser sur sa queue. L'endive bardée de traces brunes les empoigna au collet et les remit à leurs gardiens. Le calme revenait peu à peu.

Vers "Envers et contre les poireaux 2"