LEGUMACHIE

Le pavé luisait de plus en plus à la lumière des premiers rayons de soleil. Le concombre avançait en direction de Sandy, menaçant.

" Ne t'ai-je pas enrichie de mon engrais ? lui cria-t-il dans le porte-voix pour que tout le monde l'entende. Quand tu croissais dans ton arbre, n'ai-je pas conservé l'humidité à tes racines ? Et quand tu es tombée à terre, n'ai-je pas détourné sur moi toutes les limaces, les tiques, les pucerons. Mes feuilles ne t'ont-elles pas préservée au soleil ? Et quand tu avais peur, la nuit, je te chantais une chanson ! Mais maintenant qu'on t'offre un mari, tout ça, tu l'oublies facilement . C'est le moindre de tes pépins. Ca t'es bien égal que je me retrouve tout seul, à demi épluché, dans un bac à légumes sordide dans lequel les légumes ne se connaissent même pas, où l'on ne se dit pas bonjour de casier à casier ! mais tu n'es pas assez mûre pour pouvoir m'abandonner impunément ! J'en appelle à la loi Obrainosatienne ! Ce navet a commis un détournement de citron vert !

- Monsieur ! gémit Tony en se jetant aux genoux du concombre, je vous supplie de me comprendre ! Cela faisait déjà bien longtemps que je désirais vous parler de mon penchant pour votre fille adoptive. Car les simples faits de vous observer, de vous écouter parfois , espérant vainement croiser votre regard ou attirer votre attention, avaient cessé de me satisfaire. Je n'arrêtais pas d'essayer de me convaincre de faire le premier pas, de venir enfin vous parler. Mais pourtant, dès que je m'en sentais le courage, mes émotions, la panique prenaient le dessus et m'empêchaient d'aller plus loin. Je ne pourrais même pas dire si c'était simplement de la timidité ou bien même de la peur, mais peur de quoi ? de l'inconnu peut-être, car en effet si j'avais l'impression de vous connaître un peu - ou plutôt de vous deviner ! - je ne savais pas quelle serait votre réaction. Ou peut-être, peur de ma propre réaction ? de ne pas trouver mes mots face à vous et de ne paraître à vos yeux rien qu'un petit idiot de navet ?

Je vous rassure, je ne suis pas en train de vous faire une déclaration enflammée ; mais comment vous expliquer ? Parfois, il y a des légumes qui, même sans avoir la chance de les connaître nous attirent plus que d'autres , paraissent différents des autres légumes. J'aimerais donc savoir si je me trompe sur votre cas ou non.

- OUI ! glapit le concombre, vert de rage, ne voulant rien savoir de ce navet et réclamant qu'on le découpe en rondelles ainsi que la loi le prescrivait dans les cas de détournement de citron vert.

Il fit tant et si bien qu'il retourna la foule versatile des endives. Celle-ci, d'abord dubitative, chaque endive répétant à celle de derrière ce que celle de devant avait cru comprendre de la situation, devint bientôt houleuse. " Au hachoir ! " cria quelqu'une. " Découpez le navet en rondelles " cria une autre. Le mouvement gagna les champignons qui déploraient décidément que Tony n'eut pas des spores. Même la garde, pour une fois solidaire, se mit à brandir ses économes pour appuyer la revendication générale.

" Oh ! Oh ! grommela le citron dans ses feuilles, il y a du hors-d'oeuvre dans l'air ". Et, prudemment, il trancha pour un scratch-leg. Les endives n'auraient pas supporté un nouveau refus. Mais au fond de lui, tout lui criait que Sandy était bien sa fille et il souffrait énormément.

Tony était à présent maintenu par deux endives. Il réclamait de périr par les mains de Sandy, puisqu'elle avait, apparemment, le courage de ne pas prendre sa défense, ou que déjà, à ce qu'il semblait, elle l'avait complètement oublié. On le fit taire à coups d'économe. Puis le service d'ordre le relaxa et entreprit de dégager l'aire centrale depuis longtemps envahie. Peu à peu, le tumulte s'apaisa. un faux silence rempli de commentaires, de pronostics et de supputations s'instaura. Qui allait-on convoquer en ce jour mémorable ? On connaissait Julien, un artichaut qui assommait tout le monde à coups de tiges et qui avait fini douzième aux Jeux Inutiles. Il y avait Nicolas, le chou-fleur incroyable qui avait créé l'événement en 6991 en terrassant littéralement le concombre Denis donné largement favori, et qui combattait ce jour-là sous les yeux de sa mère. Bien d'autres scratch-leggers n'attendaient qu'une occasion pour se faire connaître. La rumeur parlait même d'une recrue fabuleuse dont on ne savait rien sinon qu'elle s'était vue offrir, pour prix de ses exploits dans le vieux quartier, un éléphant qui, depuis, la suivait partout.

les adversairesSur la piste, Tony paraissait tranquille, comme inconscient du tragique de sa situation. Il n'avait pas bougé d'un radicule, depuis qu'on l'avait lâché. Soudain, les champignons se mirent à beugler.

On annonçait l'arrivée du legger.

Qui était-ce ? Qui était-ce ? Par où venait-il ? Il arrivait ! Oh ! Une... oui, c'était une pastèque, une énorme pastèque qui devait bien peser trois mille grammes ! dans le stade ! sous les ovations du public horrifié .

Le navet allait se faire écrabouiller. On n'allait même pas savoir en quel endroit il serait incrusté tellement ce serait bien fait. On ne voulait pas voir ça.

Vers "Scratch-leg"