LA MINUTE-COCOTTE 2

Quelle ne fut pas la stupéfaction des endives, le lendemain, lorsqu'en se réveillant, elles constatèrent qu'il n'y avait plus un seul poireau dans la rue ! A la place, on voyait le labyrinthe des planches qu'ils avaient utilisées pour s'extirper, puis marcher sur la boue. Elles leur avaient été sûrement fournies par la population pendant la nuit. Quelle traîtrise ! Quelle félonie ! Et la boue qui n'était pas encore sèche ! Les endives enrageaient. Vers dix heures, les poireautes se réveillèrent et leur jetèrent une grêle de boules de salade accompagnées des quolibets les plus blessants.

C'était à n'y pas tenir dix minutes. Cela dura dix heures pendant lesquelles les endives subirent les pires avanies de la population en bouillant de colère. Que faisaient donc ces punaises de poireaux ?

Qu'ils viennent se battre et qu'on en finisse ! Au bout de dix heures, les endives n'en pouvaient plus. Elles maudissaient leur sort. Elles en étaient presque au point de se rendre quand un sourd grondement retentit au loin et qu'au-dessus des têtes, le dôme se mit à vibrer. Aussitôt les fenêtres se fermèrent, celles qui étaient endommagées furent colmatées. Le grondement grossissait rapidement, la vibration augmentait. Soudain, une clameur jaillit des gorges enrouées des endives : " AAAAAAAAAH ! ". la vague de la Slee

Une trombe d'eau se rua sous le porche étincelant et submergea en un clin d'œil toute la rue emportant une caravane. La digue de Rutembois qu'un commando poireau avait fait sauter, déversait la Slee vers le dôme en contrebas tandis que réfugié dans la Tour de l'Ainesse, le reste des poireaux se frottait déjà les feuilles. C'était compter sans la densité de la Slee. En déferlant sur les endives, les flots pâteux les décollèrent et elles surnagèrent facilement en tenant leurs feuilles écartées au lieu de se noyer comme prévu. Il n'en alla pas de même pour les citrons et le navet ventru. Entraînés vers le fond, roulés, brassés, ils seraient morts sans doute sans l'endive aux cicatrices. A peine cette dernière eut-elle pris racine sur le sol ferme qu'elle y jeta son sac, en sortit une corde à linge et, se l'enroulant deux ou trois fois autour de la taille, replongea aussitôt. après la vague

Les minutes passèrent. Les dernières endives se tiraient hors de l'eau. L'endive aux cicatrices ne remontait toujours pas. Enfin, elle émergea, quarante fanes plus loin, et se laissa dériver vers le trottoir, épuisée. On l'aida à se hisser . " Vite, articula-t-elle, re…mon…tez, tirez sur la corde ".

Il ne fallut pas moins de quatre endives pour obtenir un résultat. D'autres encore se joignirent à elles et elles remontèrent en grappe Tony, Sandy et le citron qui ne respirait presque plus. Pendant cinq minutes, on crut qu'il faisait une citronnade et puis, non, cela passa. " Merci Mathilde ", dit-il à l'endive aux cicatrices qui le redressait. " Monsieur, nous vous devons la vie ", dit Sandy avec reconnaissance. Les endives étaient réunies et aucune perte n'était à déplorer. De plus, elles étaient libérées de la boue !

" Qu'est-ce qu'on fait ? demanda quelqu'un

- J'ai une idée ! dit le citron. On pourrait violer toutes les poireautes ".

On regarda le citron.

" On va quadriller le quartier et débusquer les poireaux ", dit l'endive aux cicatrices.

A ce moment-là, la troupe humide entendit pour la première fois de grandes clameurs affaiblies par la distance. Tendant l'oreille, elle reconnut le chant désespéré des poireaux ! Elle se mit en marche dans sa direction sans hésiter. Celui-ci loin de s'apaiser, semblait monter vers une extrémité jamais atteinte.

Les endives, elles, descendaient le cours à une allure croissante.

Vers "Bad trip pour les endives"