LA MINUTE-COCOTTE

Le premier jet avait été mal ajusté. La vapeur frappa la façade d'une villa cossue et fit éclater deux briques dont les retombées atteignirent la cocotte, faussant l'axe de la soupape. Aussitôt, il y eut une fuite. La cabine fut touchée par un jet brûlant et l'on put entendre les cris atroces de ses occupants. L'auto-cuiseur était inventé. Dès lors, l'engin fut livré à la folie devant les deux armées, d'abord médusées, puis terrorisées. La soupape pressurisée se mit à exécuter une danse de Saint-Guy sous les impulsions désordonnées des rênes et projeta de la vapeur dans toutes les directions. Puis, après quelques hoquets, quelques rots, la bécane rendit l'âme avec un grand soupir que le silence glacé étouffa .

Les endives regardaient les poireaux. Les poireaux regardaient les endives. Les endives regardaient la machine qui ne regardait personne. Des traînées de jus dégoulinaient de la cabine.

Nul ne sait qui cria la première : "CUEILLETTE !". Les endives chargèrent. Ce signal fut précisément celui de la retraite chez les poireaux. On entendit des jets de pipettes, le ''BU'' des soufflettes à eau, très peu de cris mais le bruit continu des racines et des tiges.

Les poireaux courent plus vite que les endives. Ils les entraînèrent dans une course poursuite effrénée sans trop se faire rincer. Elles ne se rendirent compte de rien lorsqu'elles foulèrent ce qui restait des convoyeurs d'engrais, pénétrant via le Pied levé dans un quartier mal connu, un quartier sous le dôme à la sinistre réputation : le quartier des Poireaux. Après avoir traversé la Slee, la rue Majorée faisait un angle droit sur la gauche et devenait la rue principale de Naked City. A gauche, une rangée de masures ; à droite, un bâtiment en forme de croix grecque à travers une paroi transparente.

les jets des pipettes

Les poireaux dépassèrent ce bâtiment ocre ainsi que la maison suivante et s'engouffrèrent sous un porche éblouissant. Déjà, les premières endives apparaissaient dans le virage. On entendait des jets de pipettes et le ''BU'' des soufflettes à eau. Que faire ? " Y'a les endives ! les endives ! " crient les poireaux. Trop tard, elles sont là. Les pousses ne sont même pas à l'abri. Pour les protéger, les poireaux lâchent les sauterelles ; malheureusement elles tombent sous un feu nourri d'eau, ils ripostent comme ils peuvent à la ventoline - hélas ! ils essuient une charge d'endives asthmatiques !

Fourchettes et couteaux ne suffisent plus. Les pipettes pipent, les soufflettes soufflent, et voilà que l'extincteur enfin opérationnel vomit un flot savonneux qui emporte tout sur son passage. Les maisons commencent à fondre, le sol se transforme en boue, les façades ruissellent, se liquéfient. La bataille s'enlise dans une glu rougeâtre. Les lamentations de population commencent à monter des fenêtres disloquées. Il faut entendre le chant du poireau en détresse ! En signe de protestation, les poireautes lancent du premier étage leurs pousses qui se fichent en vagissant au beau milieu des combats. Geste inutile : déjà, les belligérants se battent davantage contre la boue que contre leurs ennemis. Cette boue les emprisonne, ils ne peuvent plus bouger et il ne leur sert à rien de ahaner.

" Merde ! disent les endives. Ca va durer longtemps ?

- Il faut attendre que la boue sèche, répondent les poireaux.

Bloqués. Situation ridicule. On se regarde dans le blanc des pieds. Au début, on s'insulte copieusement, ce qui refait crier les pousses, alors on arrête. C'est déjà assez pénible comme ça. Bientôt, les camps fraternisent. Quelqu'un dit : " T'as du tabac ? J'ai des feuilles ", et tout le monde rigole. Un poireau file un peu d'engrais à une endive contre deux chewing-gums. Et les heures se mettent à tourner. Personne ne sait combien cela va durer, la boue n'a pas l'air de sécher facilement.

Après la présentation des pousses, les invitations à venir se voir, les poireautes qui peuvent encore se déplacer dans leurs maisons, font passer tout un tas de petits cakes. Un poireau qui avait glissé des pages de Gueule de Bois entre ses feuilles se met à lire de l'Art ou du Zarbi à haute voix. Les endives sont émerveillées par toute cette civilisation.

La nuit tombe doucement et peu à peu, épuisées par cette rude journée, les deux armées s'endorment dans leurs postures.

"Ca ne me dérangerait pas de rester là plantée avec toi " dit Sandy à Tony. En se tordant le plus qu'il pouvait, Tony embrassa Sandy. Les premières planètes commençaient à clignoter dans le ciel et une bonne odeur de marron grillé portait partout l'effluve nostalgique de l'automne. " Un jour, nous reviendrons ici et nous serons libres " dit Tony - mais Sandy s'était assoupie.

Vers "La Minute-cocotte 2"