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3ème EPISODE

Indiana


Longtemps Indiana s'était levée de bonne heure, réveillée par le chant enthousiaste du coq dont les plumes rutilantes et bigarrées luisaient aux premières lueurs de l'aube d'un éclat marboré dans lequel paraissaient se profiler, tantôt la moire assombrie des nuages véloces caracolant entre de timides irruptions solaires, tantôt, pour son orgueil, la fulgurance des chatoiements diaphanes d'une vapeur lunaire subrepticement surfilée, avant de parcourir sa pâture natale sous l'oeil attendri de sa mère déjà avide de gazon et peut-être, jonglant avec la rosée, d'une épluchure de pomme de terre et c'est par défi, tandis que l'oie pataugeait dans la boue, qu'elle se laissait bercer par le caquètement continu des canards alertes que l'examen attentif d'un scarabée ne faisait qu'aviver alors même qu'elle ignorait encore la sombre trame de sa destinée fuyante et n'englobait pas encore dans l'enveloppe craquante d'un concept sibyllin les mille quartiers d'Obraïno-Sat, ni même la démesure du tube dans lequel elle ne cesserait de croître en pourfendant la chair contrite des légumes ou autres agrumes égarés dans un secteur où Pierre Perret lui-même aurait sans doute hésité à faire de la soupe au son pittoresque, puissant, presque endiablé et certainement marqué au coin de réminiscences antiques du chant muet des salsifis télépathes et qu'elle n'était alors qu'un petit goret dont le père, rarement dans la soue, ramenait de chacune de ses escapades la puanteur d'une truie différente, ce dont sa mère n'avait jamais pu s'accommoder vraiment, disant " gnouf gnouf " du bout du groin lorsqu'il salivait sur ses huit mamelles et trouvant toujours, pendant les absences du gros verrat, un prétexte pour le dénigrer, quand il eut été plus approprié de conforter la croissance psychique d'Indiana par des anecdotes valorisantes redorant le blason d'un père qui, sans nul doute, constituait l'ultime rempart à la démesure castratrice de cette mère précoce, à la fois distraite et envahissante, sous l'ombre de laquelle grandissait Indiana tant et si bien qu'elle finit par concevoir un doute sur la stature que pouvaient prendre ses géniteurs à ses yeux et sur son rôle dans un monde où une brouettée de gazon n'était pas chose rare à condition que la saison s'y prêtât et que Petit Tonnerre, le poulain craintif qui sévissait sans scrupule dans cette même pâture se montrât coopératif - car il croyait devoir imposer sa stature en monopolisant parfois les tas de gazon mal étalés à l'enivrante odeur de fermentation où se mêlaient le souffre, la chlorophylle et la tentation d'un pétillement inédit, risqué.

Elle pourfendit Tony d'un coup d'incisive et le coupa en deux.

" Avance ici, gros cochon ! dit To.

- Je vais broyer ton groin ! fit Ny.

- Gnonf ! Gnonf ! j'aime pas le navet, ça pique.

- Avance, te dis-je, crains la fureur de Tony !

- Cette fois c'est ta dernière heure, c'est Tony qui te le dis !

- Tony, mon chéri, que t'est-il arrivé ? Par le crottin ! C'est horrible !

- Ne mêle pas de ça, Sandy.

- Reste où tu es, ma chérie.

- Gnonf gnonf gnonf.

- Tenez bon, euh … tiens bon. Les scientifiques ! Ils repoussent la bête ! Tends-moi tes fanes, vite !

- Sandy, non, inutile de prendre des risques inutiles !

- Mets-moi à l'abri, Sandy, le cochon peut revenir !

- Arrête de parler en même temps que toi-même. Laisse-moi faire. Ohé ! Messieurs les scientifiques ! Nous sommes ici ! Aidez-nous ! "

Les scientifiques, décidés à élucider le mystère de ce couple réfractaire, avaient mis peu de temps à se ressaisir. En unifiant sporadiquement leurs émissions mentales, ils créèrent une onde de choc qui eut un effet répulsif sur le cochon. Puis ils se hâtèrent vers le lieu du drame en bottes serrées, luisantes, comme des militaires. Quelle ne fut pas leur consternation de voir le dichotomie intrinsèque de Tony et le désespoir de Sandy. Pour les consoler, ils les emmenèrent dans leur cellule en leur recommandant de pleurer beaucoup. Ils apprirent par signes à Sandy que seule la moitié de Tony qui avait le plus de fanes pouvait survivre à condition de subir une greffe. Mais au moment d'emporter Tony, Tony s'y opposa. Il s'était découvert, il ne pouvait vivre sans lui, il avait autant de fanes, enfin, il ne se souciait pas de vivre loin de li. De toute façon, les scientifiques n'avaient en fibrille que leurs recherches cruelles et ineptes et il s'agissait à tous les coups d'un stratagème de plus pour mener une expérience inavouable. Il acheva en les traitant de filasses, filoselles, et autre filipendules. Les scientifiques lui sautèrent sur le demi-bulbe mais il s'en trouva pour saisir l'un, il s'en trouva pour saisir l'autre, ils n'étaient pas d'accord sur le demi-navet à capturer, Sandy braillait qu'on lâchât son demi-fiancé qui culbutait de rage en s'appelant lui-même à pierre fendre, lorsqu'un régiment commandité par Heïdi fit irruption dans la cellule pour emmener Sandy. Le chou n'avait pas digéré de faire blanc pour le sacrifice et s'y tenait mordicus, question de prestige ; cependant ses foudres n'étaient plus dirigées que sur Sandy qui, selon elle, " n'avait rien pris ".

Les autres régiments à ses ordres étaient en train de rassembler les salsifis enfuis pour qu'ils assistent au spectacle et qu'ils tremblent.

Tout le monde se retrouva en état d'arrestation. Cela ne fit ni une ni deux. Sandy fut emmenée dans la même cagette que les scientifiques félons tandis que Tony était discrètement détourné vers une destination secrète. Et c'est devant une foule plus que maussade qu'elle se retrouva dans une arène de guano, au centre d'une botte de salsifis flapis, attendant la mort.

" N'ayez pas de crainte, mes amis, dit Sandy - même s'ils ne pouvaient pas comprendre. Je suis Sandy, la fille du citron, on me voit le soir, sur une daurade ou un poisson-chat, mais j'accommode très mal la truie. Ayez confiance ! Nous allons tous être sauvés. "

La foule pensait à tout rompre : " Y en a marre ! C'est toujours les mêmes spectacles ! Avec Christophe on rigole plus ! la cruauté sans imagination, c'est comme de l'engrais sans potassium ! "

Tout à coup, Indiana fit son apparition. Elle non plus n'avait pas l'air contente d'être dérangée deux fois de suite. Heïdi plia une feuille vers la terre. La truie émit un grognement et se jeta sur les martyrs, faisant trembler le guano . Elle ouvrit ses mâchoires...

(A suivre)